jeudi 29 novembre 2012

Arguments - 1 - Dieu - 7 - Circonlocution (suite)


Ce qui se dit peut se redire, comme si aucune chose ne finissait vraiment. Nous préserverons une parcelle de mutisme. Paroles dans la bouche, bouillie d'être vouée à la décomposition. Assertions fossilisées préservées du néant. C'est ce qui ne meurt pas.
après le feu et le vent les restes s'enracinaient. les lieux nus s'organisaient en réseau de pistes et de crevasses. chemin de ronde désert. filon de terre indemne dans la grand contamination de tout par des signes d'identité fragmentaires.
Longtemps cesser de nier. Acquiescer à ce qui est. Insérer l'acquiescement à ce qui est dans toutes les failles de ce qui est. Souder tout à tout par le seul effet d'une infinie patience affirmative. Et quand ce sera fait, détourner violemment le regard. Émasculer l'au-delà des choses.
recueil de pierre brûlée. il faut assassiner aussi les cloportes les lézards et les désignations profanatrices. l'air est de trop.
Remarque simple. Les images de nous-mêmes ne peuvent s'implanter qu'ailleurs, au-delà de nous-mêmes, dans le territoire commis à notre disparition. Germination placide d'un double, ou coït auquel notre icône soumet notre absence? Tout se complique de jour en jour. Il devient de plus en plus malaisé de naître.
corps recroquevillé dans le fossé. barricade de boue. digue de morts embourbés. le temps dans le creux du temps et pas ailleurs. graine portant l'odeur du monde.
Ciel d'eau grise, fenêtre d'eau translucide, et la rafale décousue d'oiseaux ternes, apparus et disparus. Ce n'était pas des oiseaux, mais la matérialisation des oiseaux morts.
la pluie a dénudé les yeux de leurs opercules de boue. nous n'avons plus rien vu. nous sommes dans l'absence du monde.
Nos paupières nous sont seulement prêtées, ce ne sont pas nos paupières. En croyant les abaisser, nous n'abaissons que les paupières du monde. Les nôtres sont excisées, et c'est un mal incurable.
brique sable et chaux palmaire. corne et crasse pour perturber l'annulation du lieu. reconstruction des limites.
Durer est partir. Et en partant nous avons creusé derrière nous des cavités, matrices de terre, de temps et d'étendue, utérus sporadique qui crache et qui recrache notre disparition. Devant ça, feuille de papier fragile, mince comme une peau d'homme, le lieu de notre survie. Si on peut dire.
mesure d'une main d'homme. l'étendue de la terre ne reconnaît pas ce chiffre.
Durée du jour, page blanche. Qu'on le pense ou qu'on l'écrive, on ne progresse qu'à l'extrémité terminale du trait. Trajet calligraphique de la vie, lettre tronquée qui crache et qui recrache sa propre vacuité. À la fin tout est vide.
entrepôt des outils de fouille. le viol du secret peut donc recommencer. la terre avouera encore son lambeau d'homme. les noms que nous nous donnons ont leur double dans la terre.
Cette unique parcelle de nullité qui rampe à la surface de notre chaos vital. Machine infime, engrenage du bord et du vide. À l'œuvre sur l'ulcère malin qui recouvre la peau, comme sur la crête du tesson qui sert à la gratter. Sur le contour d'une empreinte de pas et sur la limite du monde.
la désignation se mange. sel et sable et cendre posés directement sur nos langues. les choses ne requièrent pas d'autres noms.
Rien ne se dit aussi facilement que le nom des très grandes choses. Bouche bée, bouche vide, figure et cause des plus sublimes des mots, oui ça existe. Et ça se reproduit. Il y a des noms certainement sublimes pour nommer les mots sublimes. Et la bouche vide s'affole, gueule de poisson affairé dans cette vasière nominale. Essayez. Énoncez un des ses noms terminaux, dites vie, dites mort. Et à la surface de ces mots des congénères se forment et grouillent, et se mettent à se chevaucher et reproduire tant et plus. À l'infini. Presque à l'infini. Ce sont les copeaux du dernier râle.
la fouille progresse. savoir grandissant. insignes en surnombre. terre chiffrée. expulsion vers le bord de la simple terre lestée de pierres et de trames végétales. et des choses disjointes et entières ne recelant aucun sens.
Nous possédons des choses et nous n'aurons pas d'autre monde. La poussée du néant est perceptible derrière cette frontière chaotique. Nos choses sont les pierres d'un gué que nous ne voulons pas traverser. Ça cache la disparition comme un tumulus de pierres posées sur une charogne. Nous ne le saurons jamais vraiment.