jeudi 20 décembre 2012

Arguments - 1 - Dieu - 10 - Profanation (suite)


La destruction de l'humain, l'extrême destruction de l'humain a eu lieu plusieurs fois. L'humain persiste. Il ne peut plus jamais être seulement, il doit être surrection, reconstruction insensée du sens. Cette absence de coupure dans la coupure nous apparaît cependant comme l'acte d'un esprit qui ne survit à rien, et qui ne sait rien de l'anéantissement. C'est la jonction inerte, c'est la glaise dont on fait l'esprit de dieu.
poussier d'ombre. minerai des pas combustibles. naissance d'hommes déniée dans la placidité d'un soir toxique. strie de feu. hachure d'ongle sur le ciel noir. gage ténu de ne pas oublier.
Des gens meurent, nous sommes par conséquent des survivants et des rescapés d'une hécatombe arbitraire. Cette absence de cause nous contrarie, nous la transformons donc en cause, vaille que vaille. Cette providence capricieuse devient l'objet d'exécration et de louange. Non pas pour le juger, mais pour que cela soit.
foison de naissances abolies. foule noire des transfuges nés pour aussitôt refluer et disparaître rapidement et moins rapidement. c'est ce qui se fait.
Nous feignons seulement de chercher dieu. Car nous l'avons déjà mangé, englouti, assimilé. Chaque silence, chaque chose impensée et pourtant non annulée, chaque omission d'un interdit logique est sa chair et son nom. Il importe de ne pas recracher ça si on ne veut pas voir l'espérance dépérir.
l'oubli lèche son engeance. mot pour mot consécration salivaire des termes du silence. droit de taire durable comme sa graine mordue.
Dieu ne nous habite pas, il nous enveloppe. Car la peau est une borne et un terme qui pointe le lieu où nous ne parvenons pas. L'absent, l'inatteignable, le dieu est fait à l'image et à la ressemblance de cette borne vive, que nous sommes.
vertige opaque. avis de mort collé aux yeux. corps façonné par une certitude tardive. homme expulsé tout entier par un hoquet accidentel du temps. il manque ici un peu d'obscurité. une mutilation de circonstance. une rédemption mécanique pour passer.
Entre voir et deviner mon moi périphérique est et moi et autre chose que moi. Cette conjonction est une sorte d'amour. Infranchissable et indestructible, cette accointance insolite nous tenaille et nous pénètre comme une pierre embrasée sur un toit de chaume. Pour avoir la paix nous la laissons entrer en nous, devenir centre et cœur flamboyant, foyer d'un amour cosmique auquel il ne manque plus que l'objet approprié.
peau cloquée déchiffrage du feu. inscription récurrente. la dernière trace tâtonne dans son propre sillon dévasté. route d'un retour vers le corps.
Créatures du néant avant de naître, nous avons été une sorte de dieu, seigneurs de l'impossible dans un royaume impossible. Nés, nous sommes des dieux morts. Nous croyons, ne croyant pas, entraîner dieu dans notre itinéraire biographique. Nous ne faisons que relire, de la fin vers le début, le récit de notre épopée très terrestre.
crémation superflue. feu redondant. toute plaie véritable est tautologique quant à l'existence du corps. nous aimons la redondance et la fioriture.
Observé sans prévention, monde étrange, peuplé d'autres, créatures privées absolument de la qualité d'être moi. Survies problématiques, existences hasardeuses, en chacun des autres s'étale le spectacle de cette absurde privation de tout ce qui me constitue. Je produis, étant, l'absence absolue, la privation suprême, la figure incarnée de l'Absent absolu, la matière de dieu.
lèpre de bois pourri. inscription d'un masque creux dans la palissade de bois. faim de vide assouvie. humus d'absence dévoré d'herbes plates. le monde aboutit.
Partout où je m'évanouis surgit un dieu sans cause sans raison et sans preuve. Ce dieu que nous traînons d'ordinaire au bout de nos raisonnements comme un oiseau captif au bout d'une ficelle. Alors qu'il est très aisé d'en percevoir directement l'action. Sommeils, hallucinations, fièvres, délires, illusions, voilà l'ivresse et la liberté d'un dieu exclusif de raison.
monde affligé d'organes cannibales. le jour qui l'entame et la nuit qui l'achève. le jour qui en réchappe nouveau ver dévorant. la disparition s'éternise.
Avec la douleur créer un humus sacré. Labourer la chair et la pensée. Casser les mottes rebelles. Attendre des semailles éternellement attendues. Ce sillon vide qui attend est l'éternité de dieu.
frôlement mouillé. ponte faciale. araignées à naître grouillement de gifles discontinues. la cessation des coups évide la durée. incubation de temps sur le visage. tentation de fouiller. chiffonniers dans le désert des maîtres morts.
Dieu, bête indocile. Si on le lâche un seul instant on ne le rattrape plus. Mais on peut perpétuellement courir et appeler, lâcher à ses trousses nos astuces mentales, chiens aveugles qui s'obstinent.
il ne fallait pas penser. il ne fallait pas vomir. il ne fallait pas voir dehors. déperdition sans retour de l'aliment mental. ça produit le monde. ça nourrit d'autres vermines.