mardi 18 décembre 2012

Arguments - 1 - Dieu - 10 - Profanation (à suivre)


S'agissant de la question de dieu, la chose importe peu, car en ces matières la question du nom précède toute question. Or chacun sait dès le départ de quoi il retourne. Pour prévenir l'énonciation qui porte le nom divin, on voit mal, on entend mal, on pense mal. On invente ensuite un parcours conceptuel qui va vers lui en l'ignorant sciemment. Sans trop le méconnaître toutefois, afin de pouvoir le retrouver. Dire dieu le met hors de question.
sang boueux terre d'homme. bouche contre le sol lichen ouvert. rétention calme du souffle. durcissement des lèvres devenues tessons et tranchants d'un mot. incrustation d'un peu de savoir dans la fracture de glaise sèche.
C'est un bien faux calcul que de chercher dieu en dehors de sa pure assertion, dans cette intelligibilité où il meurt comme un rat asphyxié. Pour le chercher dans soi il faudra franchir et piétiner le savoir explicite en lequel il consiste. Car dieu est une créature verbale, un animal logique. Nulle purification intérieure, nulle sublimité extérieure ne l'empêchera de crever en dehors de la parole, son milieu vital.
évasion de rat vers le centre du désastre. trembler des membres pour dédoubler la présence. se cogner contre ses propres poings pour accabler le mal. tailler des issues dans la peau. repousser le corps. bête impassible la chair ne meurt qu'après nous.
Les rites sont multiples. Certains se rouleront sur le nom écrasé de dieu, comme un chien sur la charogne. Pour en acquérir l'odeur, faute de le capturer, on bien pour se venger de sa proximité et de son évanescence.
sillon noir toujours là tissé d'herbes et de goudrons. il y manquait le poteau de bois pour distinguer l'une de l'autre les deux extrémités du trajet. migration fusillée. ventre mouillé chemin d'herbes vers la chair.
Le paradis perdu du sens se trouve avant les mots mais il requiert les mots pour se délimiter. C'est encapsulés dans les mots comme dans un scaphandre lunaire que nous pouvons y puiser du sens meilleur que celui que les mots portent et corrompent. Ce désert mental, soupe primitive, fouillis fertile, nous nargue et nous fuit. Nous bâtissons de très convenables simulacres avec les défauts même des mots, leur improvenance, leur inachèvement, l'inaccomplissement actuel où ils se constituent.
douleur respiratoire. insufflation de toxique industriel. la douleur ne franchit rien. l'extérieur n'existe pas. l'asphyxie nous renvoie vers le dedans. vers le désert qui existe.
Dieu est avec tout, simultané à tout. Il faut casser la chaîne du sens, de la création, du réel, pour le restituer à la parole qui le dit. Mais cette rupture est contradictoire au fait que dieu consiste en ce qu'il y a quelque chose et on ne sait pas ce qu'il en eût été sans cela.
motte creuse remplie d'un pas. un manque comble la terre. germination topographique. abandon croissant de l'absence.
La plus grande question requiert la plus grande pureté. Nul préjugé ne doit troubler la fulgurance de la révélation. Mais l'unique cache, l'unique purification, l'unique destruction du nom de dieu, que l'on doit abolir afin de le chercher, est le nom de dieu lui-même, qui recèle sa propre occultation. Si dieu avait deux noms, on pourrait dire le nom de dieu.
manger la poussière nocturne. goutte germinale d'obscurité. larve de vase. se déployer dans le pire. recracher l'éveil.
Tous les mots sont ce qui reste des sévices et des blessures infligées à un nom unique, prématurément donné, qui traîne pour ainsi dire sur les chemins, carcasse mutilée remuée du bout du pied. Le seul nom que dieu a, pour nous, est ce saccage des mots. Nous pouvons les vociférer ou les chanter en signe de reconnaissance.
peau faible sous la poussée des humeurs. glu du temps sous la membrane. plaie ouverte sur le ciment du sol la séparation suinte. chemin synovial. certitude d'être ici. apaisement humide de l'écart.
Puissions-nous effacer toute pensée, annuler tous les mots, réduire au silence toutes les désignations, et obtenir ainsi l'apparition en nous d'une évidence ne provenant que d'elle-même, où la chose divine et son nom s'identifieraient de leur propre initiative, le vide et la révélation ne s'en produiraient pas moins en un même lieu, caveau de l'âme, subjectivité, esprit, où nous savons d'emblée que cela existe et se laisse saisir comme on veut.
accepter le mutisme. préserver la soif. donner aux sources un peu de sécheresse pour que les choses puissent recommencer.
Tout terme est dénégateur de ce qu'il dit, en tant qu'il ne le dit pas suffisamment, et tout terme est dénégateur de ce qu'il ne dit pas, en disant autre chose, en statuant qu'il y a autre chose. Même le cri énonce des conditions et définit des limites. Lire l'envers de cette circonstance fait accéder au langage divin.
douleur de peau. les débris de la fin réapparaissent. une parcelle du corps dégénère en signe. mémoire de rat assommé sous les pierres. vent qui porte des sables et des débris de matière. inscription d'un poinçon d'os sur la face de l'homme qui recule. ce qui se voit peut se lire.
Tout en étant nous-mêmes, selon toute vraisemblance, nous ne nous pensons pas bien, du moins ne savons-nous pas s'il en est ainsi ou non. La réflexivité semble échouer partiellement aussi bien en son acte qu'en sa vérification. Le système complet et cohérent des défauts de l'acte réflexif donne la chair et la parole à un Grand Disparu, plus proche de nous que nous ne le sommes nous-mêmes.
fuite de nous-mêmes radicale et aboutie. vestige flou de nos disparitions. un nœud dans l'absence vaut retour. stylet solaire aux yeux le néant s'impatiente.