mardi 25 décembre 2012

Arguments - 1 - Dieu - 11 - La tentation - (à suivre)


Voilà un dieu qui accumule les pires forfaits pour nous bien faire entendre qu'il n'est pas. Mais nous inversons la séquence de la mort et du sang, nous lisons à l'envers son argumentation. Pris à son propre piège, il ne peut pas faire autrement que d'exister.
pupilles blessées. braise ouverte. soleil de surcroît. la crémation des corps a aveuglé les arbres. entre-temps l'envers des paupières perçoit le voisinage du feu et du sang.
L'action relie l'homme au monde. Chaque acte humain consiste à fuir dieu, à rechercher le chemin de la terre. Mais nous divinisons cette fuite, nous ouvrons un chemin à dieu avec le sillon creusé par le recul devant dieu.
soleil frontal. peau abandonnée dans le vent toxique. dépouille nymphale. résidu placentaire. membranes amniotiques desséchées ou seulement l'ombre du corps collée au dos. la mort proteste et s'obstine.
Si dieu est un fait d'ici bas, multiple, foisonnant, contradictoire, c'est donc que telle est sa volonté primitive, son choix spontané. Mais il succombe peu à peu au défi que nous lui opposons d'être chose autre que le monde, chose d'ailleurs.
pierre de mur mitraillée. alternativement voir et ne pas voir l'impact. ombre dure dans les yeux fermés. emmurement franchi à travers la plaie qui s'ajuste strictement à chacun des cratères circulaires. douleur d'apaisement. impact d'ombre ou alors ne plus voir.
C'est pendant les interruptions de la vie, les hiatus, les transitions, les articulations, les suspensions que dieu s'engendre et prospère. Termite de la séquence et de la continuité, il survit en cette niche vitale. Mais même ça, nous le voulons pour nous, nous l'en chassons vers le ciel, pauvre chien stellaire.
se brûler les yeux vaut franchissement. entre deux respirations présence asphyxiée. serrer les mâchoires pour se couper la parole. le monde est un clignement discret. occuper les lacunes. conquérir un pays natal.
Quotidiennement nous créons des déserts, zones de non vie et de non monde que par abstention et par mortification nous faisons se déployer et s'épanouir dans la vie et dans le monde. Nous n'y existons pas, mais la mort et la détresse nous les fait entrevoir. Où nous n'existons pas, dieu s'établit et règne.
devancer le temps vers l'usure du temps. devancer la rémission. flaque de boue dormante qui requiert certainement un corps. nous savons où aller. au-delà des orties noires et des autres restes du camp.
Être et ne pas être, joie et détresse, c'est le langage binaire de la grande déprécation. Argument dichotomique s'acharnant à obtenir que quelque chose d'absolu devienne différent du néant absolu.
immobile et cerné d'une vase immobile. ni reculer ni avancer. ne pas piétiner l'aura. édifier ainsi un autre monde une autre vase originelle.
Dans la description de cette infinie détresse que le manque de dieu entraîne, dans la reconnaissance de notre extrême disette métaphysique, dans le constat du rejet inconditionnel de nos requêtes mystiques, nous récoltons des éléments pour construire l'éloge, extrême, inconditionnel, infini auquel nul dieu ne saurait résister.
résurrection de la cendre absence restituée. terre embrasée dans un cercle de ronces. tumulus organique. mamelon de feu étale. incrustation disséminée de flammes brèves. le dernier résidu semble vouloir acquiescer.
Plus il cherche refuge en nous, plus fort nous l'en chassons par nos clameurs, suppliques, prières, adorations retentissantes. Sa transcendance repose sur ce bruit saugrenu.
entassement local du temps. gestation inversée. la bête accouche vers le dedans.
Ce ne sont pas nos paroles mais leur riche putréfaction qui font l'humus où pousse dieu. En clair, parler de dieu l'empêche de ne pas être. Comme les acariens sur les déchets de notre peau, il se nourrit de nos impuretés mentales.
traverser l'ombre de sa propre bouche ouverte. enclave dans le feu. laisser faire le recroquevillement scandé de la matière faciale. issue indubitable. trou de bouche aliment crématoire.
Que nous ne puissions pas être au-delà de nous mêmes façonne la figure d'un dieu sommé de siéger là où notre être ne peut pas parvenir. Il est seulement requis de nourrir cet envers de toutes les catégories, d'échouer itérativement à nous franchir nous-mêmes, de creuser de nouveau ce vide matriciel, et de lui infliger ainsi une perpétuelle génération.
respiration outrepassée. absence frontale air toxique. insufflation noire.
Nous le défions d'apparaître, d'être pour nous, de s'incarner ici-bas comme il peut, d'une manière ou d'une autre. Mais nous ne lui fournissons pour ce faire que le pire, le sous humain, l'inhumain, le non humain. Convenons qu'il cède souvent à la tentation.
matin dans le bunker. trou d'orties dans la pierre éclatée. durée chancreuse. déhiscence visible des parois de béton. travaux du sel et du vide marin. paroi fendue cosse ouverte et dispersion d'une engeance impalpable d'heures préalablement violées.
Dans la production et le déni de notre propre inexistence à quoi nous procédons de fait et par figure, nous tirons le modèle de la dénégation de toutes les inexistences, quelles qu'elles soient. Et nous laissons dieu sans voix, spolié du court argumentaire de sa propre inexistence.
fouetté d'absence reculer. bondir encore par dessus le temps. s'écrouler sous l'éboulis d'une sorte de futur. signifier qu'on est là.
Notre plainte est une bourse des valeurs et chacune de nos douleurs a un prix. Nous accablerons le Grand Débiteur qui ne saura s'y soustraire. Car nous ne cesserons jamais de le clamer haut et fort.
sillon ouvert dans le tranchant des lèvres. sang dégorgé plus vite que les mots qui l'annoncent. la racine du doute s'abreuve dans le creux laissé par le doute. demain on saura ce qui succède au sang. la soif ne saurait plus tarder.
 Notre limite souffre d'être limite, notre peau est douleur d'être peau sans rien, abouchée à l'absence. Avant la résolution terrestre, mort ou jouissance, ceci ouvre un vide vivant et agissant, un néant pantelant dont les dieux sont friands.
la pulsation force les bords. heurt contre la paroi d'un au-delà immédiatement mortel. crabe éclaté par la vague. chiot écrasé contre le mur. on ne va pas plus loin que le bond du sang.
La multiplication innombrable de ce qui est autre que nous et dont à coup sûr nous ne sommes pas la cause se traduit ipso facto en l'acte d'un créateur. Et si cela est posé cela devient indéniable. Même invalidé après coup par tous les arguments que l'on voudra, qui doivent le supposer pour l'annuler ensuite. Dieu naît sans le vouloir, comme nous.
s'entourer de quelques-uns de ses propres déchets brûlés et anonymes. charpies de papier dans les tiges végétales desséchées. utiliser le délabrement de la terre. nom d'homme en chaque lambeau.
La déchéance, qui est une certitude, n'est somme toute qu'une transcendance inversée, cherchant terre et racine pour croître. Mort ou dénié, dieu doit renaître. C'est même sa seule façon d'exister.
un regard sur nous nous déporte. le moindre écart nous transforme en dépouille bonne à brûler. demeurer est une lutte. mygale à reculons vers le trou de sa tanière.
Le passé est toujours peu ou prou construit, reconstruit, plein d'improbabilités et d'assertions que rien ne confirme, que rien ne démentit. Il suffit d'y introduire les indices falsifiés d'une présence divine pour que dieu s'incline et acquiesce.
nos poussières se traduisent en ciel d'ombre. temps de passer sous couvert de destruction. tâtonnement aux barbelés nocturnes. lichen effrité lien inviolable. débris rouillés d'un pas.
La description du tombeau, non pas la description du tombeau du corps mais celle, paradoxale, du tombeau de la vie et de ses contenus, démontre suffisamment que l'inexistence n'est rien, et qu'elle est compatible avec la plus extrême existence.
enterré ici bas avec souffles et mots et pas et visions. tombeau oublié d'un ancien guerrier. sol à franchir. à chaque pas dépouillé de reliques et de preuves. résurrection anonyme.
 Le sens se repose avant de renouer. Ces coupures respiratoires groupées, additionnées, façonnent un autre sens, un sens exempt de sens. Il est donc légitime de dire n'importe quoi. C'est la contrainte au sens non humain avec quoi depuis toujours nous affligeons le dieu.
simple souffle la signification s'enchaîne et progresse. escarbille éteinte. temps aux narines. nuit et boue de nuit.
Séparés de nous-mêmes, nous désirons beaucoup ce que nous ne sommes pas. Cet objet de désir, sorti du temps qui le produit, soutient le lien d'amour qui subjugue dieu et nous l'asservit.
ce devant nous où il n'y a rien comme une bête aimante et avide. gueule aux aguets qui avale tout ce que nous devenons au fur et à mesure. pour ressusciter ou pour vomir.
Vivre amoindrit. Je suis un dieu accablé d'existence. En existant moins je recouvre ma part de divinité. Ne pas exister n'est donc pas une excuse pour dieu.
bouclier froid paupières closes. apposition d'un sceau fictif sur l'enclave d'ombre. nuit des yeux. le vide s'incruste comme un poinçon exact. pourrissement séminal de la durée. le lieu où nous sommes aboutit.
Tout bien réfléchi nul n'a jamais fait une maison, un livre, un enfant. Ce sont des faits qui résultent de comportements partiels, locaux, circonscrits, aveugles, n'ayant qu'un rapport indirect avec le résultat terminal, en partie imaginaire. Nous sommes déjà les faux dieux de nos produits putatifs. Il nous revient donc de décider si dieu, comme nous, existe ou non.
débris de vent et de nuit. retour frontal des cendres. accouplés malgré nous au vide et à ce qui tient lieu de vide. pore par pore souffle par souffle. même l'immobilité est une saillie inutile
Avec notre haine de la terre et de ses malfaisances, douleurs, détresse, maladie et mort, nous inventons un être qui n'en souffre pas et qui en retour aime et protège la terre. Nous achetons la bonté de dieu avec cette offrande d'une terre bonne et sans mort. Cela nous apaise et le contraint.
supplication valvaire méprisée. sol de crevasses même forme même nom même contenance virtuelle. violence migratoire avant le pas. avant le tremblement du pas avant le tremblement de l'air brûlé qui l'accueille.
Seul les morts peuvent avoir un dieu, que la vie trouble et éloigne. En feignant d'être morts comme les morts nous le sommons de comparaître, sans excuse ni échappatoire.
rejeter pas à pas l'accueil du sol. haine de la terre en tous les os. piétiner les présages. réconciliation crématoire pour plus tard.
D'une manière générale, l'autre nous tue. Nous nous faisons ressusciter quelque part, ailleurs, au-delà de l'autre et de notre faiblesse. Mais, sous forme de dieux et de démons, l'autre y apparaît de nouveau.
en courant encercler la blessure du sol. tracer des cernes. pétrir des bornes. ouvrir un pays de lèpres topographiques. courir autour de la fuite. bête au ventre ouvert signal d'aboutissement. sillon encore plein de mort. semailles de rien.
Déchets du corps, déchets de vie, déchets d'âme. Seul nos déchets échappent à l'annulation terminale. Ce qui prouve par l'absurde qu'il y a une éternité et un être éternel.
torchis de boue et de guenilles peut-être un corps. le dernier déchet signale le milieu du monde. le dépotoir aussi abrite le destin qu'on le traverse on qu'on y meure.
Sous couvert de temps, d'adversité, d'indifférence, quelque chose s'obstine à nous annuler et n'y parvient pas. Jusqu'à la cendre et à la poussière nous démentons le néant. Ce n'est certes pas un dieu qui peut résister à l'injonction d'en faire autant.
moulage de vent face collée à la face. embourbement froid du vide sur les visages. creux par creux description circonstanciée d'une sorte de sol et de terre. acquiescement palpébral à la présence et à tous les noms de la présence.
Nous subissons des douleurs, nous subissons des hontes. Un Dieu espiègle et enfantin nous soumet à des jeux cruels. Nous nous y conformons de bon gré car ça l'oblige à exister. Nous songerons plus tard au moyen de le rendre adulte et raisonnable.
acharnement d'un autre coulé dans l'espace creux que mon visage creuse. la crasse et le sang le soudent à ma peau. il prend racine par les pores. il pénètre par le silence par les mots et par le cri. crabe de mort qu'un pas franchit sans mal.
On n'accomplit pas l'acte de procréation d'une manière ininterrompue. Pour le germe humain que l'humain produit le développement se fait par le retrait et par l'abstention des géniteurs. Ainsi le retrait conceptuel absolu qu'il nous oppose n'est-il plus une excuse pour le dieu créateur.
matrice d'ombre cendre placentaire flétrie de feu. les yeux ouverts dans une aube de vide incendié. tronçons d'herbe noire sur la terre. preuve encore que rien ne sépare le sol de la séquence finie des pas. fracture tâtonnante pour produire du temps.
L'une après l'autre, sans défaillir, l'humanité épuise toutes les formes concevables de l'inexistence. La simple mort, le suicide, le meurtre, le massacre et toutes les autres les formes mineures de l'anéantissement. Il n'en reste guère pour le service de dieu. Et le peu qu'il en reste, nous le supprimons diligemment, au jour le jour.
thaumaturge à rebours. de la fin vers le début un nombre fini de choses. création inversée du monde et du reste. peu à peu jusqu'au néant jusqu'à la glaise jusqu'à l'insufflation.

(du livre "Arguments - 1 - Dieu" chez Lulu.com, Fnac, Chapitre)