samedi 15 décembre 2012

Arguments - 1 - Dieu - 9 - Les sources (fin)



Les sources
Dieu, bête indocile. Si on le lâche un seul instant on ne le rattrape plus. Mais on peut perpétuellement courir et appeler, lâcher à ses trousses nos astuces mentales, chiens aveugles qui s'obstinent.
il ne fallait pas penser. il ne fallait pas vomir. il ne fallait pas voir dehors. déperdition sans retour de l'aliment mental. ça produit le monde. ça nourrit d'autres vers.
Totalisation comptable, absolu numérique, il y aura certainement un chiffre qui achève le décompte lorsque rien ne sera plus. C'est une certitude banale, lapalissade arithmétique, indéniable depuis que quelque chose existe. Avec la destruction de tout, voire seulement conçue, on a forgé l'image de la création de tout. C'est oublier que le créateur est inclus dans le décompte final.
éraflure délibérée ronces de muraille au front marquage d'os. décompte achevé. destruction des lacunes du nombre. nul chiffre ne déborde de la somme des jours et de la somme des os comme si rien ne manquait. rosée encore sans lendemain.
On marche sur soi, on se bouscule, on se dépasse, on se piétine. Perpétuels Isaac sous le couteau d'Abraham, nous sommes les deux comparses à la fois. L'immense pitié de nous mêmes que cette situation engendre nous conduit à nous déifier, à arrêter le bras du sacrificateur. Mais sans victime pas de magnanimité. Le cycle doit se clore et ne jamais cesser.
marcher mal. torturer la distance. frapper au sang la peau du monde. lire les traces de l'échec dans la chair qui confisque en elle toutes les plaies possibles.
Il y a sous nos pas une terre terriblement vide de nous. Il en ira de même quand nos corps y descendront. C'est en ce nid noir que nous faisons éclore un dieu tout absent qui ne meurt pas.
terre fouettée. course circulaire. des corps s'écroulent dans leur propre sillage. gouffre respiratoire mal délimité. feu sternal. rémission interrompue. fosse vive.
Il n'est pas concevable qu'il y ait eu interruption depuis notre être germinal le plus opaque jusqu'à ce moment présent qu'ici même advient et s'évanouit. Il en ira toujours de même à partir d'ici jusqu'à l'éternité. Ainsi concevons-nous le sujet que porte cette séquence, et nous le pensons existant.
être ici pour longtemps. abîme germinal. fosse matricielle. toute notre absence aux tripes. capture viscérale de l'absence. fourmi collé au mur par l'abdomen écrasé qui ne cesse pas de s'en aller.
Le plaisir qu'être, quelquefois, nous procure, nous dédouble en nous-mêmes et en l'objet délectable que nous sommes. Nous comportons en nous un monde bon. Cette jouissance est l'origine de l'idée d'un monde créé par une Providence bonne.
lente délectation des sucs salivaires. matrice aquatique de nombreuses désignations. distinction du pays entre vestige et germe. terre prononcée esquille par esquille.
S'agissant de ce futur qui nous est le plus strictement contigu nous ne pouvons pas le penser sans penser que nous y sommes, Création perpétuelle d'un espace où le manque se résout et la présence absolue s'accomplit. Le lieu où nous sommes se transforme en frontière, borne charnelle de cette éternité vide qui succède au présent.
bientôt moi et mon image deux noyés plongés dans la même eau. faux pas ou collision de corps dans le brouillard. être plus d'un fatigue. les simulacres brûlent mal.
L'homme se laisse imaginer comme un frêle esquif qui navigue sur le flot de son propre sang. Les martyrs naufragés en leur sang répandu invitent dieu à une sorte de navigation humaine. Dieu a besoin des martyrs humains. C'est leur sang qui le porte.
hypothèse de sang. assertion du bord tranchée aux dents. sillon labial du camp. mot du départ.
Nous ne parlons que du monde, malgré toutes les tentatives. Mais nous sommes aussi la parole que dit le monde, la parole non lue où le monde se dit. Nous contraignons dieu à être, pour nous lire et pour nous délivrer.
paralysie fissurée. figure du passage. brèche faciale jouissance simultanée de la terre et du corps.
Nul ne fait le tour de lui-même, car nous qui sommes et face et dos nous sommes amputés de notre disparition, derrière nous, autant que de notre instauration frontale. Ce désert absolu, qui existe, suppose un habitant absolu.
front encerclé. rotation de vent sur les os. l'ombre de la fumée tournoie dans le soleil rampant. engrenage discret il faut demeurer.
Totalement insensés, nous ne le saurions même pas. Mais comme nous requerrons un sens, nous supposons d'emblée un esprit qui le détient. Dieu est parce que le sens nous manque.
être une parole de vent et d'os nu. écraser la posture d'homme jusqu'au vide porteur d'un signe. s'annoncer.

(du livre "Arguments - 1 - Dieu" - Lulu.com, Amazon, Chapitre)