samedi 19 janvier 2013

Arguments - 1 - Dieu - 13 - Le dévoilement (fin)



Dieu doit se circonscrire à ce que nous sommes sinon il n'est pas, pour nous, alors qu'il est celui qui ne peut pas ne pas être, à aucun point de vue. Dieu ne voit que ce qu'on lui montre. Dieu se voit précaire et rampant. Nous sommes la honte de dieu.
couché par terre progresser. envol ventral de la pierre de jonction. excrétion fondamentale. creux de plaie vomi par les bouches. invitation fervente à manger les distinctions. de la cendre au sillon hiatus baveux.
Je suis celui qui se révèle à soi inopinément, du fond de l'inconnu. Dieu essaye d'en faire autant, mais au terme du processus c'est encore moi qui apparaît.
on s'annonce et on se reçoit par contact direct. douleur ou jouissance ou rien ou presque rien. ici on parvient si on se heurte à soi. premier mur.
L'approche de dieu n'est pas le problème, mais si l'obstacle qui l'arrête. Car il tend à s'identifier aux mains qui le saisissent, aux pensées qui le représentent, aux prodiges qui le manifestent. Et de dieu même à proprement dire il ne reste rien.
moisissure verbale à la face des arbres. troncs nus dans l'eau de brume. dissolution des formes. marécage d'eaux simples.
Dieu et nous, nous buvons au même abreuvoir, nous nous désaltérons aux mêmes marigots. Il ne faut pas que dieu boive avant nous, et que nous trempions nos lèvres dans le flot où il a bu. Ce serait un sacrilège, et quand il s'agît de dieu, mieux vaut tuer qu'offenser.
ronce sèche au poteau. chair entortillée dans son axe. l'incapacité d'être ailleurs ouvre devant nous une mare de temps neutre où l'on s'abreuve. doute fertile ou page blanche.
Chaque propos mystique, affirmation ou négation, creuse dans notre chair un sillon définitif. L'ensemble de ces traits dessine en creux ce que nous sommes. Apposés sur du vide comme un cachet sur de la cire molle, nous dessinons la figure de dieu.
paupières rouges. le soleil dessine la grande plaie faciale. traverser l'os du front. pierre et feu écrit sur la pierre. empreinte d'une plaie lucide. aube réduite à sa cavité de chair. dissolution progressive de la cendre nocturne.
Il ne faut pas fuir dieu. La trajectoire de notre fuite est le tracé du chemin qui le ramène dans le monde, et il n'y a pour lui d'autre chemin, ni d'autre porte. Si nous ne l'avions pas fuit, il ne serait pas ici.
rien ne s'anéantit. pore à pore mémoire comble. ce qu'on traverse s'accumule. entassement sans fond et sans borne. tout ce que nous sommes avant le franchissement.
Notre pensée est un Éden en friche où l'arbre du savoir est mal en point, et c'est heureux. Car si le dieu qui s'y promène acquerrait le savoir sur lui-même et sur ses contradictions, il en serait expulsé avec pertes et fracas. Nous nous épuisons à lui dissimuler le danger mortel qui le guette, comme à un malade condamné que l'on épargne. Nous appelons cela notre ignorance.
craquèlement des vases sèches. crépis fendus et grandes gerces sur la terre. analogies fragmentées. fissure sur la peau du front. roncière vasculaire aux tempes. représentation du pays.
Il convient de naître très vite et en secret, car l'aigle divin plane et scrute, prêt à fondre. Naître sans dieu n'est donné qu'aux immortels et aux morts. C'est le destin commun.
partir est une pensée. conjecturons des voies d'issue. transformons le corps en chemin et la peau en frontière. rien ne restera derrière nous.
Dieu serait par conséquent l'envers exact de son propre concept, comme le dessous de la dalle inscrite en toutes lettres, propice aux cloportes érudits. Comme nos paupières, après tout, comme chacun de nos mots, même le plus terrestre et le plus innocent.
lait d'ombre et de moisissures. habitacle de carton et de tôle dans les plis du dépotoir. localisation interminable des interstices du lieu. rien ne s'épuise en sa propre forme. battement de paupières seul astre stable.
Père, mère, enfant, dieu placentaire lové dans les plis de son ventre fécond. Matrice nourricière de ses propres avortons, nous-mêmes et nos pensées pieuses, monstres repus de néant. Il faut naître et mourir.
nullité nourricière. on peut manger sa propre absence. on peu manger son propre anéantissement. sauterelles du néant et de la mort notre soubresaut local se perpétue.

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