jeudi 17 janvier 2013

Arguments - 1 - Dieu - 13 - Le dévoilement (suite)


En grappillant des copeaux de mort comme des semences d'absolu, nous ignorons que de gré ou de force nous y sommes voués, et que nous serons alors un fait irréversible, unique et absolu. Mais ce ne sera pas pour nous. Nous entretenons alors avec les vivants la même relation que dieu veut bien entretenir avec ceux qui existent.
racine blanche. tranchée droite à travers les strates de l'ordure. le néant circule. minerai de temps ouvert et vide. poche de copulation. exsudation séminale des choses qui pourrissent.
On n'aura jamais assisté à la naissance d'un absolu, dieu ou autre chose. Mais nous ne cesserons jamais de détruire sa négation.
la foudre part de la terre. marcher et tomber. aller à la mort. de là ouvrir un chemin jusqu'ici. le lieu réel est ce couloir ouvert dans le néant. on ne cesse pas d'arriver.
Pour celui qui est présent partout et en toute chose, notre intérieur est un extérieur comme un autre, sol, espace ou firmament. Il a frayé le chemin, nous pouvons y pénétrer. Mais nous n'osons pas le faire, et c'est comme si Dieu était de nouveau absent, aveugle, sans corps et sans présence.
le temps s'épuise. l'absence de faim est simplement méconnue. tranchée de glaise nue. muqueuse léchée. goût infime du sol extérieur. paroi de bouche et signaux de boue à oublier.
Le monde est bien chose en moi, en mon corps, en mon esprit. Ainsi, que dieu soit chose en moi n'ôte rien à l'affirmation d'une existence aussi vaste et perpétuelle que l'on veut. Mais pas nécessairement une existence de dieu.
ne pas manger la terre dans la bouche. naître et recracher. laisser venir la terre dans la bouche. faire du monde et de la parole en recrachant.
Plus nous perdons, plus nous échouons et prévariquons, plus nous repoussons au loin et dieu et tout ce qui en relève. Mais ces écarts, ces séparations mineures sont les constituants du dieu vivant.
front par front dépassement de l'image initiale. tremblement de feu aux murs. terre et orties. serpillières blanches. tessons de verre dans le tumulte d'une excavation en plein vent. le nombre des choses recouvre exactement l'énumération des choses. le reste va s'engendrer.
 La dure négation de dieu nous est prescrite par dieu. Car c'est l'unique pierre sur laquelle, algue conceptuelle qui flotte dans l'indéfini, il peut fixer une base et feindre de durer.
faire retour dans la paix de n'être rien de plus. fièvre de soleil au front et destruction des faces successives. présence brute pierre de fondation. nous sommes les rescapés du possible.
Dieu attend notre disparition pour être et s'épanouir. Prodigues en faiblesses et en abjections, nous lui en fournissons sans arrêt des fragments, des leurres, des avant-goût, avec contrition, piété et dérision. Abeille d'une saison, dieu s'enivre de notre pauvre néant.
quoi qu'on fasse on demeure. dégradation du pays sous le poids de la simple station debout. pointeur haletant du séjour. homme et miction d'écume. ne pas exister est une des choses du dépotoir.
Dieu s'obstine à créer et à recréer cette modeste parcelle de la terre où je suis, que mon séjour obscurcit et abroge, ce petit morceau d'univers que mon existence retranche de la création. Et nous sommes légion. Patchwork innombrable et monotone, de quoi produire une infinité de mondes.
pieds sur la terre. gardien du territoire le plus local et le plus perdu. lieu nu et hors mémoire. forteresse de sang méprisée et imprenable.
Mon angoisse est un excellent fourrage pour le divin bestiau. Je suis le berger de cette infinité vorace qui paisse dans mes creux, qui broute mes friches intérieures.
pierre cicatricielle. pertuis rocheux. yeux de cratère passible. douleur géométrique au franchissement des cercles du vide. corps fait de cavités guéables.
En subissant, nous lui fournissons le scénario de la Passion. Et il en fait grand usage. À la moindre douleur, honte, maladresse, échec, Dieu accourt. Ce sont pour lui les portes de l'incarnation et du royaume.
corps passé corps recouvré. tumulte sourd aux os antagonistes orbites intempestives et articulations mouvantes. sans ce menu massacre le signe de présence se confondrait avec la présence.


(du livre "Arguments - 1 - Dieu" chez Lulu. com et Amazon)