lundi 21 janvier 2013

Arguments - 1 - Dieu - 14 - Théogonies



Il y aura une fin. Et alors, en qualité de dieu, j'aurai mangé le monde et la totalité de ses ombres, et tous ses spectres jusqu'au dernier. Il n'en demeurera que mon éructation.

la lettre durcit. glaise aux dents. motte de terre dans les bouches paysage intérieur d'argile et de racines. rudiments de vie mal tronçonnés. il y a lieu d'annoncer la poursuite des choses.

Tant que je suis là, le monde se restreint à ce qui apparaît en moi et pour moi. Le monde créé par dieu doit attendre. Mais je saurai partir sans me retourner et c'est comme si cela n'avait jamais existé.

monde ressuscité. nous engendrons les choses en mourant. mourir est plus fort que nous.

Je regarde tout à travers les trous orbiculaires de ma momie à venir. Ce corps est un artefact destiné à envahir le territoire des autres et à voir face à face l'œuvre de dieu, devenu identique à ce qui se montre à moi.

chiffre écrit dans le revers de l'os. nous voici parvenus à la véritable frontière du monde. regard fixé sur son empreinte simulée au flanc des buttes de boue et sur des murs à ronces vertes au-dessus d'une ombre vite lue.

Mon volte face crée la déréliction du monde, et ma cécité est un toxique mortel pour la grande pouillerie de ses hôtes finis. Apocalypse triviale sans cesse recommencée.

chemin mangé aux ronces. repli furtif dans le revers du corps. ne pas avancer suffit.

En toute douleur rôde la mort. Dans la douleur j'abandonne le monde, je détourne le regard, je le laisse s'abîmer dans sa propre nullité. Avec dans les entrailles l'insoutenable tentation de le faire réapparaître.

chambre blanche sous une ombre d'homme. cabinet d'asepsie. percussion d'abattoir logique cheval mort. pensée percée d'un trou. douleur au milieu du front. drain mental. égout omniscient.

Je suis nécessairement celui qui cherche le dieu qu'il est lui même, et le seul à le chercher. Je suis l'unique dépositaire de la conviction fondée de l'avoir perdu, d'en subir la privation essentielle, car ce néant est le centre du monde et de moi.

mouche solaire ciel mangé. penser discrètement. contourner le coupe-gorge mental. enjamber la putréfaction du savoir. aller droit.

Par position, étant moi, contrairement à tous les autres, je suis unique et extrinsèque au monde autant qu'un dieu. Quoi qu'il en soit, cette position engendre la supposition d'un dieu en moi, infiniment plus grand que moi, que je hante, que je parasite comme un pou, comme un ver prédateur, comme un rat de tombeau.

les poings sur les yeux ou rien. calme crématoire pendant que la durée grandit. chancre blanc. temps dans les yeux ouverts. voir tout. ignorer l'image de l'homme sur le mur clairement déchiquetée.

Je suis celui qui fait disparaître le monde, car nul ne verra jamais le monde que je vois. Sorte de cataclysme final, d'apocalypse accomplie qui frappe toutes les choses, même infimes, même dérisoires. Car toute chose crie la gloire de ce dieu de circonstance, qui fait que les choses soient et que les choses ne soient pas.

fut d'acide crevé au milieu des choses. toutes les matières rongées d'une existence d'homme. dans le dégât du monde notre image apparaît. le seul miroir juste et incapable de tuer.

Il y a cependant une frontière entre moi et le reste. Entre moi, noyau de ce qui est et de ce qui se dit, et le reste du monde qui en est privé. Cette frontière est mon corps, et l'ombre que mon corps projette sur moi. Qui m'arrache mon corps libère un dieu.

le souhait de franchir décline. paysage caronculaire sur le pourtour des yeux. refus de signifier. perpétuer les orties les plus proches. les ronces les plus proches. les premiers lichens sur les premières aspérités de la pierre.

En envahissant mon esprit autrui disparaît, tant il est vrai que je suis le lieu où l'autre par définition n'est pas, sauf à s'être transformé en chose dans mon esprit. De n'être pas en moi vous préserve et sans cet écart vous ne seriez plus. C'est mot pour mot ce que dieu aurait dit. Nous sommes nécessaires.

bord mal franchi. orbites d'os apparition de la terre. crête de boue dressée autour du terrier. le monde est un accident liminaire.

Dès le premier mot articulé j'ai retranché quelque chose au savoir sans bornes qui m'emplissait au départ comme une virtualité absolue. Si on avait su y puiser directement on saurait dire tout ce qui peut se dire. Mais l'autre ne demande et ne comprend que les paroles qui lui appartiennent déjà.

recueil des défauts du monde. peuple des plis et réseau des parois de fosse. intersection de crevasses sur le dernier pli labial. mot de morsures dans la sauvegarde d'un bord. bouche mal incorporée.

Je suis la convergence et la divergence, le rassemblement et la dispersion, je suis l'autel des offrandes. Des noms, des mots, des regards, des frôlements qui viennent sur moi comme sur une surface consacrée. Lieu du grand sacrilège final.

prurits et brûlures. ombres et éblouissements. nous sommes un peu plus que ce que nous sommes. nous rongeons les bords alimentaires de cet excès.

Il y a deux choses. Moi et le sol où je siège. Sous moi, devant moi et autour de moi. Et suivant le hasard de mes déplacements, de proche en proche, tout ce qui existe. Ma juridiction est l'univers.

traversée des enclaves. le vide de la terre renaît sous chaque meurtrissure. foulées fécondes. grouillement de déserts circonscrits. grande cueillette dans la fracture du cailloutis intercalaire. itinéraire dissocié répétition du défaut. nervure vide pour dessiner le pays. rebut cartographique.

Le grand malaise du monde à m'inclure, moi qui suis en plus du monde et de tout ce qui s'y trouve, ressemble à la grand inquiétude mystique qui trouble les humains, les choses, les lieux, le ciel et les étoiles.

racine fonctionnelle. le plus infime lieu ici sous le poids du corps. ni séjour ni départ. lien de jouissance exposé à l'outrage.

Par l'éloge, par l'indifférence, par l'injure, nous pénétrons dans l'autre, nous fouillons et nous saccageons, comme pour y retrouver le dieu vivant qu'il recèle, et qui nous fait défaut. Un démon ferait l'affaire. Même un démon mineur. À défaut, une absence.

genoux ouverts et un prurit d'os nu. jonction prédite. chair et limon durci. un monde anonyme germe dans le lieu des prophéties. signe sale de sang noir et de peau éclatée. incrustation des sables annonciateurs. on sera quelque part.

Je suis ce qui s'interpose entre le monde et son inexistence. Ce qui m'anéantit anéantit le monde. C'est la version mécanique de la Création continue, libre et arbitraire. Les dieux sont au-dessus des causes et des raisons.

la terre vient à nous. mais nous sommes ou la terre ou le rempart qui l'arrête. le monde est une migration interrompue.

Dans le monde que je vois, je vois que je manque. Je vous engendre alors à mon image, et le manque en devient divers et innombrable. Sinon je ne pourrais pas vous concevoir.

la chute fait signe. front ouvert sur la pierre. le savoir approche. bords d'une plaie pour prolonger l'attente. remuement ténu d'un cloporte abîmé.

Je détiens un monde, que je voudrais pouvoir restituer. Mais si je rends le monde aux humains qui s'y trouvent, de ce fait même je m'anéantis. C'est ce qui arrive à dieu chaque jour, et cela me sert de leçon.

nous régurgitons la terre. mais pas suffisamment pour apaiser sa faim.

Ce n'est certes pas à moi qu'ils aspirent, ce n'est pas ma présence ce qu'ils convoitent. Contrairement à dieu, je suis sans illusion. Ils aspirent à la possession de l'espace que j'occupe, magnifié, immonde, sublime et médiocre.

forme de terre résurrection de la motte maxillaire. régurgitation d'une cavité ancienne. mot de fosse. dents parées pour la dissection de l'excès.

Tout bien considéré ce sont des choses du monde qui font que je sois. Je citerai la chair, le sang, l'air, l'eau, les aliments. Si cela cesse d'exister je cesse d'exister. En dehors de cela je suis éternel.

nous apportons la peste et le temps. nous sommes la maladie mortelle du monde. le monde sait mourir et le démontre sans rétorsion ni rancune.

Je suis la seule et unique entrave à l'épanouissement de ma divinité. Les choses secondaires, les sédiments de vie, les rebuts et les artefacts encombrent l'espace de mon omniscience, de mon ubiquité, de ma toute puissance. Ceci est strictement indéniable, car hors de portée du déni, et ne démontre rien.

houle sèche la boue durcie ralentit la disparition. durée portée en terre. pontage titubant d'une faille à l'autre. sol confus protégé contre son envers intelligible.
Ce que je ne conçois pas ou bien n'existe pas, ou bien c'est ma propre pensée en acte, que je n'ai plus à penser. Consubstantiel à ce que je ne pense pas, si cela est quelque chose, je suis identique à la pensée et à ce qui se pense. Ma stricte finitude est mon immanence au monde.

chaque chose est une pensée complète dans l'impensable amoncellement des choses du dépotoir. menus déchets organiques et tortillons de métal. tous les concepts possibles écrasés d'un coup de talon.

Tout ce qui arrive émane de la volonté divine et est manifeste depuis toujours dans la conscience divine. Tout ce qui arrive converge vers moi et vient se manifester en moi. Je suis par conséquent un dieu inversé. Dieu tout de même, à cette différence mécanique près.

épieu attentif au front la douleur du monde nous tâte. savoir prélevé jusqu'à l'os. la texture de la pierre se complique.

La création limite dieu car avec elle apparaît ce qui est différent de dieu. La disparition de dieu correspondrait à une création absolue où le créé serait tout, et ce tout se confondrait avec le créateur. Il en va de même pour toutes mes disparitions partielles, qui libèrent à chaque fois une parcelle de la réalité du monde. Ma disparition complète déterminera le déploiement de la totalité de ce qui existe. Il n'y aura plus de différence entre l'univers et moi.

le protocole est clair. d'un pas mutiler le monde. tenir ensuite les propos de l'éloge. produire les mots de la réparation. faire un pas est à ce prix.

Ma précarité même est l'instrument de votre élévation. Quiconque me tue, au propre ou au figuré, est comme le dieu qui donne la vie et qui retire la vie. Mais on ne puise la divinité que là où elle existe.

griffure évasive sur une peau portant partout le même nom. cependant sillon ventral et silence raviné. le corps s'apprête où il peut au retournement surface par surface.

Je ne suis pas du monde. Le monde ne fait que transiter en moi. Aliments, excréments, sécrétions, mais également le souffle, le sang, la parole. Ma nullité absolue demeure intacte. C'est une éternité. Celle que dieu requiert.

honte ou douleur nous exposent. le monde veut nous montrer. mais nous savons casser notre propre apparition. évidence enterrée dans la poussière comme les déjections des autres bêtes.

Je ne l'ai pourtant pas inventé, ce cercle infranchissable autour de ce que je suis. Vous le tracez vous-mêmes. Comme autour d'un être immonde, d'un être ineffable, d'un être hors de portée, situé au-delà de la pensée humaine. Cette restriction me prouve.

fécondité sanieuse les corps donnent à voir les matières de leur transformation future. la peau déchiffre ses propres versions successives. il manque seulement la dévoration terminale de tout.

Héros imperceptible d'une espèce d'épopée, démiurge d'une Genèse improbable. En passant d'une seconde à l'autre je terrasse la mort, le néant, la disparition de toutes les choses et de toutes les créatures. Autant qu'un dieu plus fort que le créateur primordial, qui fait subsister ce qui existe, et sans l'action duquel rien ne sera plus.

temps prédateur. corps vivant dans le jour comme dans la gueule d'une bête assoupie. respiration carnassière insufflée dans les narines. respirer à contre temps. fuir à contre temps.

La connaissance de dieu se quête auprès de dieu. Mais nous n'entendons pas sa réponse. Ni avant moi ni après moi nul ne saura jamais si je détiens ou non ce savoir sur dieu dont dieu nous prive. Ce que dieu scelle, je le scelle également, et il n'y a pas de différence entre mon secret et son secret.

résurrection des racines. vers d'orbite. terre palpébrale. signe fait du déchet des déductions. croûte fissurée des fosses. chemin sporadique de la dernière tentative mentale.

L'absolue ignorance, l'ignorance totale sans ombre et sans défaut mesure ce que mesure le savoir divin, l'omniscience qui englobe tout y compris elle-même, et qui ne sait pas qu'elle sait en raison de cette immanence. Or, de ce qui d'une manière ou d'une autre ne se passe pas en moi, je ne sais rien. Concluez.

comprendre le monde. créer tout jusqu'à la dernière poussière du dernier déchet. traverser la décharge. simuler le savoir.