mardi 22 janvier 2013

Arguments - 2 - L'homme - 1 - L'accueil (à suivre)


La lecture des signes est un signe et toute compréhension est fragmentée. Nous sommes nous mêmes signe et lecture, et l'intelligibilité du monde provient de ses limites. De cette façon tout s'enferme dans la sphère du sens. Cela est notre unique liberté, nous l'exerçons en existant.

cruches d'argile brisées crêtes de terre dans la terre. ossature du monde. tessons de potier dans la glaise sèche. nombre du feu et de la redite du feu. transformations discontinues. terre simplifiée en chiffre. pur axiome artisanal.

La fin nous accable, le commencement nous déporte. En quelque sorte nous sommes porteurs du terme et de l'origine. Nous sommes la chair de cette fraternité critique. Nous sommes l'écart et la jonction, la disjonction et la rencontre des deux extrémités du temps. La douleur d'exister est un enfantement.

le sol de vase se brise pour anticiper l'accueil. la terre se vide pour la germination du retour. guenilles incendiées. il faut sauver le désert. il faut outrager la séparation.

Chacun est tout l'humain par pacte et par délégation. Cette investiture est un acte qui n'émane de personne, et pourtant, chacun n'étant pas suffisamment l'autre pour s'en prévaloir, chacun l'est suffisamment pour en être requis. Transiter par l'inhumain permet de remanier les clauses du contrat. On sera humain par simple opposition et, grâce aux choses, chacun peut s'authentifier humain de son propre fait.

héritiers légitimes des parois du temps. murs mitraillées et objets maniables. gisements de mortier. brique cassée. chevilles de fer. ciments simples. arpentage paisible des ruines. arithmétique première caillou par caillou révision de la fin.

Toute naissance est précaire et il faut recommencer. Ainsi la naissance devient-elle le modèle auquel tous nos actes se soumettent. Nous produisons des naissances, et des choses naissantes, et des choses de naissance qui ne tardent pas à leur tour à produire des naissances. On n'en voit pas la fin. Tout s'achève en fondation, et le monde est le mémorial des naissances révolues.

bâtir avec les décombres à venir. ruines virtuelles bonnes à habiter. retourner la fatalité cul par dessus tête. ne pas démolir.

Il existe une méthode pour valider sa propre existence. Rejeter voire détruire les outils proposés sans cesse pour la reconstruire ou pour la terminer. Car le cours de la vie est un dépotoir de reconstructions avortées, un ex-voto calamiteux aux pieds de l'icône consacrée qu'en fin de compte nous serons devenus.

naissance désavouée. recueil de preuves dures. tessons d'argile. repères de glaise raffermie au feu. désastre récursif. pays numérique qui s'étend.

Tout ce que par méconnaissance nous retranchons du monde dont nous sommes le centre et la source réapparaît sous forme de matériau proposé à la contrainte de créer. La privation en ce sens est l'outil du renouveau et l'unique fabrique de la résurrection. Il ne faut pas craindre la mutilation du monde. Il suffit de bien la pratiquer.

arrêter tout et créer le monde. feu de brindilles pour la résurrection des cendres. tout fait retour.

Notre chemin est la trace prise à rebours de tous nos égarements. Il n'y a pas d'autre chemin. Il n'y a pas d'autre monde. C'est de là que nous partons.

foulées de poussière la croûte de terre sèche s'effondre. la percussion des traces disperse les traces. sol de brèches. capsule matricielle. ombre des prophéties. le doute mord la terre.

Ceci est indubitable. Nous ne sommes que là où nous sommes, et ce lieu, espace ou temps, est quelque chose que nous faisons. C'est une action qui doit s'accomplir, avant de passer outre. Mais nous n'existons que durant cette action. L'interdiction de passer outre nous cloue au sol, et nous astreint à une interminable initialité. Nous en obtenons la possession plénière de la région de l'être où tout commence.

l'ombre du poteau décrit toujours le même cercle et parcourt chaque jour le même territoire. le décompte s'achève à chaque cycle. ni herbe ni poussière rien ne sera oublié.

Songeons à ce que l'on a entendu, compris, retenu, remémoré, restitué de tout ce que nous avons dit, manifesté, montré au sujet de nous mêmes. Cela n'a rien à voir avec nous, et c'est là tout ce que nous aurons été. Car ce êtres-là existent, ils proviennent de nous autant que ce que nous sommes véritablement. Nous ne saurons jamais ce que nous avons été. Exister c'est autre chose.

migration de bouches trou du monde. destruction salivaire du désir de passer outre. sédiment sec des assertions. cracher dans la poussière. exprimer l'oubli et aller au-delà.

Dans les prairies du monde nous aimons les fleurs noires. Nous paissons nos défaillances, nous ruminons nos manques. De tant de vide ingurgité nous aurons un jour dans le ventre le lait inaugural d'une sorte d'aube immortelle et nourricière.

sol partout légitime. ni poussières ni restes. ni cendres ni ossements. le déchet du monde est le monde. mamelle inférieure du temps le néant s'épuise.