jeudi 21 février 2013

Arguments - 2 - L'homme - 3 - L'incarnation (6/6)


Tout peut se penser, ou non. Chaque pensée ne surgit en nous qu'une seule fois. Nous sommes l'inscription illisible d'une infinité de propos uniques. Comprendre ce qu'on sait est une entreprise désespérée.

dire des choses casse le temps en deux. le ver mental se propage par explosion des segments. ne rien dire. anticiper la rémission terminale.

Nous mangeons nos propres morts et nos disparitions, pour qu'aucune trace n'en subsiste. Nous nettoyons la terre et la rendons indemne. Nous vivons dans la résurrection du monde.

traversée d'un sol de décombres plates. limite dissimulée dans la fragmentation des signaux. pas de borne bonne à franchir. le tranchant des choses concassées façonne un code inutile. lettre de rouilles décryptée par ses contours. distinctions indélogeables dans la vase noire. dénaturer la terre malgré nous.

Le monde se réduit pour nous aux éléments d'un récit, successifs et disparates, créé ad hoc au gré de nos menées, de nos allées et venues. C'est notre unique trajet, réitérable et réversible. Et même les répétitions, les retours en arrière, nous devons les raconter. Il n'y a pas de répit, ni de séjour. L'homme n'habite pas.

parmi les pylônes de ciment armé et de ferraille. ruine industrielle. le territoire perd ses noms. les bornes cassées sont une écriture verticale. assertion impérative. contresens indéniable. la traversée nous transforme en cause du désastre. il y a une seule façon d'écrire.

Non pas de notre subjectivité, mains des confins du monde les plus reculés, les éléments du sens de nos vies se constituent et nous parviennent. Mais nous sommes aussi les confins du monde.

sentier de limailles. archipel de rognures de fer. déchet implanté dans le grand doute extérieur. secret noir dans le pourtour des restes. la terre conclut.

Sans mots, le crime. Car l'innommable, l'impensable, l'inqualifiable, qui nous laissent sans voix, sont eux-mêmes la parole qui les dit. Ce que nous ne pouvons dire, nous le sommes. Il faut dire n'importe quoi.

pourrissement intercurrent pour se taire. oraison muette devant tout innommable. l'outrage ponctue la certitude. la vie est une ponctuation provisoire.