vendredi 6 juin 2014

Le cercle 1

Nous sommes si peu, et occupons si peu d'espace, que les lieux ou les situations où nous ne sommes pas sont affligés d'un gigantisme que nulle réflexion objective ne dissipe. La tentation est puissante de l'agrandir encore, sans répit, par une errance délibérée, soutenue et réussie. Nous pouvons multiplier à outrance, jusqu'au déni, les saisons inévitables du déclin.
vers la plaine de sable nuit d'un seul tenant. nombre opiniâtre. dévoration arithmétique des parcours. silence de sable noir. mot froid. calmement les itinéraires rongent les itinéraires rats de la fosse où les choses renaissent. tumulte encore les pas remémorés moudront longtemps le grain de l'absence. on ne voit pas disparaître les choses qui ne sont plus.
Ainsi qu'une pensée qui se pense s'épuise, un cheminement mental s'abîme en se retrouvant. Ce sont là les offices locaux de la précarité conceptuelle. Les choses de l'esprit se détournent en se cherchant. Ce décalage préserve la chose absolue que tout commencement semble viser où elle est. Cela, en quelque sorte, la prouve et la constitue. À condition de ne pas y être, mais pour nous égarer nous ne manquons pas de chemins.
progression ralentie dans l'incertitude du sol nocturne. le temps compte jusqu'à un et recommence. chacun des pas s'engouffre dans la requête d'un pas. face évidée. le corps parvient de plus en plus.
Nous ne savons rien de la possibilité de penser un absolu qui, pensé, le demeurerait. Mais nous pouvons nous le représenter. Ce que nous y voyons est seulement le déchet terminal de l'impossibilité de penser encore. Ce n'est pas un plan de contact, sauf entre le quelque chose et le rien.
finir cendre grise. sable de nuit mouillé. parapet de joncs et de rhizomes appuyé contre l'étendue noire. vision du corps arqué contre la houle d'espace froid. digue formelle. habitacle creux. absence comme un pas.
Nous savons ne pas penser plus loin, ne pas voir plus loin, ne pas questionner plus loin. Nous sommes les témoins de notre incomplétude voulue. Nous en concluons que nous sommes les maîtres de cette interruption.
salut mécanique. choc frontal du corps et du lieu. voyager dans l'interruption. heurter l'ange de l'abandon. assaillir le monde.
Il suffit de quelque insuffisance dans le langage qui caractérise l'être sans caractéristiques, pour que cette faille même, décelée, nous autorise à considérer dicible ce qui ne se dit pas. Nous transformons en défaut interne une limite constitutive, celle qui cerne le langage comme toute chose qui existe, ni plus ni moins.
froid en partance. fourmillement de nuit émiettée. pas alourdi de sables. pollinisation du vide. fleur noire pays inépuisable.
Les repères, voire charnels, du séjour ici bas sont nécessairement douloureux et mortels car ils nous instaurent existants en éveillant l'hypothèse de notre non existence. Ainsi sommes-nous la lettre qui reproduit l'acte ontologique de base: que ce soit, que ce ne soit pas.
séjour de cendre entre nausée et douleur. le malaise nous sollicite. chair désirante du monde on ne peut être que là.
Quoi que ce soit, ce que nous expérimentons ne s'entasse pas, présent, dans le présent actuel des choses qui sont là. Nous oublions, nous méconnaissons, nous dissipons. Nous produisons des choses annulées en cette matière brute. Nous travaillons l'être, comme par un acide, au moyen d'oublis et de dissociations. Nous drainons le néant absolu pour en produire un autre, multiple et bariolé. Notre carence est un perpétuel déchiffrage.
sable tangible dans le noir. espace bu par l'indistinction de sa propre mesure. regard fixe lézard crevé dans la jachère numérique. le cerne de l'abandon s'acharne sur nos pas. le vide fait barrage. désert rempli de foulées détruites.
Quelqu'un a mis à nu la terrible responsabilité du penseur, en nous faisant remarquer qu'une idée peut ne s'éveiller dans notre esprit qu'une seule fois, et s'évanouir ensuite définitivement. Il en va ainsi de l'être dont nous suscitons la réalité actuelle au moyen de choses simples qui apparaissent une seule fois. L'être n'aura été que ça, même si cet épisode est innombrable, même s'il est infini. Une infinité de finitudes ne fait pas l'éternité. Nous perdons l'absolu, et cela nous caractérise.
archipel de cratères et de fosses végétales. il faut forcer l'infranchissable. tendre les mains d'abord. malaxer l'absence. modeler l'impossible. attendre la châtiment. y aller.
La chute dans le passé est inapparente. Nous ne voyons pas les choses disparaître et c'est en cette obreption que les choses consistent. Nous ne voyons pas le réel s'anéantir, nous le voyons se transformer en lettre. Et c'est avec ça que l'être balbutie, à notre adresse, qu'il est.
ombre du corps mise à nu. dissolution progressive de l'ombre dans une ombre. cependant crispation des yeux tension de peau rotation ébauchée des épaules. discernement d'une forme dans l'absence croissante. l'oubli s'étend. excès dans la douceur alvéolaire de la nuit morte.
Il serait absurde de penser que la perception de l'être au sens de l'être pur, absolu, requis et postulé par toute apparition, par tout incident ontologique, puisse se produire plus d'une fois de notre fait. Si tel est le cas, cela démontre qu'il s'agît là de quelque chose que nous recevons et dont nous ne sommes pas le sujet. Ce que des théologies appellent la grâce est tout simplement la transparence ontologique des choses.

chien des trouées. renifler le vide. fuir l'odeur de la présence. tout passage est forcé. le monde est une effraction douce.