mardi 24 juin 2014

Le cercle 2

Des oppositions sont impensables par rapport au réel actuel, comme le ici et le là-bas, maintenant et autrefois, le bas et le haut, et toute une engeance de monstres dichotomiques. Car le présent, comme certains animaux rudimentaires, ne vit que le temps de se reproduire, et il engendre de ce fait des contrefaçons paradoxales. Comme si l'être, sous son déguisement de pur présent, se moquait de notre impéritie à le saisir, part la pensée, par la parole, par le regard.

bonne cible. une ombre dans l'ombre affaiblie et discernable. réponse à la capture locale du corps dans la nuit. décombres végétaux visibles. démonstration du lointain.

En cherchant à une question définie une réponse définie, que nous savons d'emblée que nous cherchons, nous cherchons sans le savoir quelque chose que nous ne savons pas, ni que nous la cherchons, ni qu'elle existe, ni ce qui est. Ces indéterminations sont ce qui caractérise l'objet cherché mais cela n'abolit pas la quête.

chercher l'ombre frontale. paroi forcée indestructible. retarder l'appropriation par le monde. créer le temps.

Nous perturbons à dessein le propos où il est question de l'être pour retarder le désastre, qui consiste à ne plus pouvoir rien dire, mais aussi à ne rien pouvoir avoir dit, et nous y réussissons. Sur ce point nous sommes solidaires et nous savons tenir bon. En retardant le désastre, nous survivons dans le désastre. Nous suscitons de la durée.

genoux de pierre ombre basse. cercle du bord revisité. réapparition de l'os dans la cendre. outrage aux fosses. menace sur le chaos extérieur.

Voir les choses en tant que porteuses de deux faces, l'une tournée vers le simple présent contingent, l'autre qui la fait participer de la présence de l'être absolu. Prélever comme on peut, poétiquement, philosophiquement, ces échantillons, nœuds, coagulums d'être et s'en prévaloir comme si on avait pu le penser.

utiliser aussi l'envers des os. centre vide et pivot neutre du pays. laisser habiter le reste. ne rien retrancher au nombre du monde.

Être n'est pas rien, être est, donc l'être est. Ce passage du fonctionnel au substantiel est inéluctable, et la destruction du dernier terme de cette conséquence remonterait de proche en proche jusqu'au premier, ce qui est absurde. Le piège conceptuel apparaît bien agencé. Mais à chaque fois que nous attribuons un nom à une chose nous sommes aussi loin que possible et de cette série et de cette question.

sable noir et ombre de l'oubli. représentation du vide. absence chaude dans le creux percé de joncs. imitation des os. froissement froid des chardons de dune. métal mort.

Quand bien même il n'y en aurait eu qu'une seule occurrence, infime et fugace, désigner ce qui n'est pas manifeste une science immédiate de l'être, dont l'esprit ne peut pas se défaire, et qui le constitue. Ces néants incarnés, aptes à la présence et même à la parole, discrets poissons-pilote, nous guident vers ce savoir qui nous habite et que nous ne pouvons pas détenir.

se peupler comme une épave marine. loger les manques. abriter les absences. recueillir la détresse. s'infester du désastre. brûler ou guérir.

Nous mêmes et toutes les choses contingentes, nous sommes et les portes de l'absolu et la frêle digue qui retient le néant. Ne souhaitons pas sa rupture. L'être n'est rien sans ce qui l'amoindrit.

des pas donnés au sable. décombres creux. varechs emmêlés. épaves de bois noir lais de mer définitif autant que la nuit piétinée.

Le néant nous séduit, l'être nous sidère. Les choses sont l'organe de notre jouissance ontologique. La parole ne fait qu'imiter cet acte propre des choses.
souiller d'ombre l'empreinte de sa propre disparition. coloniser le néant. lester d'obscurité les alvéoles du doute.
Le domaine de l'être immédiatement attestable est extrêmement circonscrit. Pour être exact, il ne dépasse pas notre peau, et encore, si nous allons jusque là. L'être est un effondrement local, éternel aussi longtemps que nous.

plaine noire dévastée. boues circonscrites au cercle du piétinement. pisé de monde dans le monde. gelée matricielle des chemins encore concevables. dépotoir géographique. débris des signes sur la terre. attestation du désastre.

Attester n'est rien, encore faut-il produire charnellement l'attesté. L'irruption de l'être est un acte des nerfs.


sémaphore de sang. science du départ. invention du monde par soubresauts successifs du corps. les choses arrivent après.