lundi 15 juin 2015

Le retour 2

La lettre brûle ce qu'elle désigne, et elle ne désigne que cela. La lettre brûle, non pas comme la crémation des morts, mais comme le four du potier.


brûlure aux yeux. double solaire du dégoût. cicatrisation du retrait. face de terre simple et purgée de tout sauf de la lettre purifiée qui l'indique.


Se séparer de soi, certes, mais il faut reconnaître le chemin. On se sépare de soi selon un chemin tracé. Toute destruction qui nous frappe fera l'affaire car elle nous montre notre avant et notre après. Sur la voie de la perte de soi on ne peut pas s'égarer.


reflet dans la flaque larve d'homme. épaules dans la mare. jonction de tout. échouer à se franchir. vivre dans la défaite. l'annoncer d'une face d'humain quelconque.


Dans les choses et dans la pensée l'initialité est morte. Ce qui est est l'autre de tout ce qui est. Sauf si nous ne le savons pas. Seul cet oubli nous conduit à créer. Quêtons l'oubli créateur, car nous créons par méprise.


face aux averses dire la brèche humide du monde. mortification de la bouche dans sa propre bulle d'air noyé. fondation annoncée d'une cité préambulaire.


Nous croyons bien faire. Nous cicatrisons, nous colmatons, nous cautérisons, nous suturons la négation. Quand ce sera terminé, quelque chose d'autre que l'humain pourra prendre place ici. Sauf si la négation est notre unique habitat, essentiel et précaire.


mémoire exténuée. disparition du bourreau. interruption du meurtre. néant ébréché. la mort est cassée en deux. bonne matrice pour revivre.


Chacun de ces concepts simples, irréductibles, que seul leur propre nom décrit, comme dieu, être, homme, chose, a cependant un bord. Le bord de ce qui est spécifiquement autre que lui et dont il est lui-même le bord. En quelque sorte des concepts noirs. C'est la précarité de l'absolu.


repli vif vers les murs et vers les ombres aplaties sur les murs. le bord des taches griffonne les parois. pierre placentaire décomposée. il faut acquiescer au savoir.


La possibilité de dire est inépuisable, mais vers le bas. La moindre chose est métonymie de l'absolu, et porte en elle une exégèse infinie. Même la cendre et la boue, surtout la cendre et la boue.


face à terre nuque écrasée. bouche ouverte dans la boue. ne rien rejeter. prendre ce qu'on a. le pire est vase toxique et mucilage natal. partir du mort et ne pas oublier.


Pour procurer à la parole un instant d'apaisement l'implanter là où il est certain qu'il n'y a plus rien à dire. Dans l'extrême nullité de la nullité du monde, le dernier déchet du dernier déchet, le plus vide du désert le plus vide. Mais il arrive qu'en cette dernière écaille de quelque chose, différente de rien, tout ce qui est à dire renaisse et se reconstitue. La parole ne cesse qu'en elle même et c'est alors que nous mourons.


nuit de tous les noms. territoire noir. irruption de signes tronqués. tiges et floches découpés sur le ciel. coruscation éparse. fenêtre brisée fichée de biais dans le déblai. au cœur de la fin rien ne finit plus. guidage miteux et univoque.


L'indifférence nous désigne. Gens, bêtes, choses, ciel et terre, tout semble nous reconnaître, comme qui appose un nom en passant. Le monde nous prend pour un autre. Il faut y retourner sans cesse.


pas un seul nom d'humain ne manquera à l'appel. il n'y a pas de mains pour en effacer un seul ni d'esprit pour l'annuler. morts et vivants dans le même décompte. les choses aussi.


Pour supposer le monde où nous ne sommes pas, nous devons imaginer notre implantation et notre retrait. Mais le retrait survit. L'absence n'est jamais pure.


boue instable pour témoin. fragments du râle et du soubresaut. bête longtemps suppliciée le départ remue et souffle.


Carnassiers discrets, notre proie est le néant. Mais nous n'irons pas plus loin que la morsure. Le néant se mange vivant.



corps dans la vase exilé de la mort. il y aura eu un seul départ et une seule disparition. le néant ne se débite pas. ça a déjà commencé.