jeudi 4 juin 2015

Le retour 1

Parler c'est ranimer une parole morte et la conduire de nouveau jusqu'à sa perte. Si on ne va pas jusque là on n'aura rien dit. Il est requis d'épuiser le processus pour faire en sorte qu'un autre parle. Un mort ou un vivant.
reconstruction des murailles. reptile aveugle dans une mare de chaux. quelques pas gravés dans le ciment. l'enfant muet marche sur la crête de pierre discontinue. creux minéral et silence pour une parole calcinée. momie du secret agitée par un vent cadencé. rafale scandée au plus bas du souffle. râle pétrifié.
Quel que soit le naufrage nous coulons toujours avec les mots. Qui ne savent rien de l'irrémédiable.
déchet croissant dans les murs du monde. se coucher par terre et naître lichen et reptile. trahir le décompte.
Comme un germe de vie, végétal, animal, humain, le simple commencement d'un souffle comporte en lui tout ce qui sera dit et épuise déjà la virtualité de tout ce qui est à dire. On dira tout par dessus le marché.
images multiples du lieu. galerie de glaise qui s'écroule. cul de sac au fond des casemates de fer et de ciment. consécution simple du voyage retenue dans sa poche terminale. peut-être du temps. dernier parcours circulaire dans le noir. frôlement de signes éboulés. ni souffle ni plaie. parvenir au savoir.
Renouer le fil du temps passe toujours par un désastre. Or l'instant actuel est déjà ce désastre infligé au temps, et nous devrions nous en contenter. Il suffirait de ne pas le priver de parole.
lieu innocent nous savons de quoi. douces frondaisons du massacre. candeur d'herbes au bord des fosses. le même oiseau et le même chant. le temps s'obstine à renaître.
Déclins imparfaits. Rien ne meurt sans signifier. Quelquefois quand ça meurt, quelquefois juste avant. Jamais plus tard. Ne pas disparaître est une privation de parole.
prolongation du temps mort. prolifération d'une vermine lexicale dispersée sur la surface des eaux. chaos optique. tempête de vide. vaguelettes figées sur la vaste flaque d'huile industrielle. charbon et feu solaire. oxyde rouge incrusté dans la matière d'un jour effondré.
Nous pouvons penser la fin de la pensée, mais cela ne constitue pas une pensée. C'est notre tentative d'aller au delà qui se dit ainsi. Une brèche qui se réduit à être une brèche. Mais nous savons percevoir le souffle conceptuel qui la traverse.
nuit des choses dégoût omniscient. magie foraine perpétuelle. la fin reproduit l'origine. l'esprit de dieu flotte toujours au dessus de nos vasières.
Tourner le dos souverainement. Créer l'affirmation et la négation. Articuler le réel. Fournir une syntaxe à l'apparition du monde. C'est l'origine des choses.
ombre épuisée autour de sa tache de lumière. homme de face. muraille de crémation. le dos demeure dans l'ombre comme s'il y avait eu un monde. incendie aux yeux renard de feu dans les semailles. paroi d'homme immobile tous les lieux tout d'abord s'occultent.
Ne pas aller où est l'autre, prendre soin de son désert. Quant à son propre désert, l'abandonner aux invasions bienveillantes.
grouillement humain dans les choses de friche et de désert l'espoir demeure. repeupler nos ombres. habiter nos défaillances. coloniser le retrait. préserver entièrement le désastre des corps.
Ce qui ne se dit pas ne survit pas longtemps. Quoi qu'on dise, le secret souffre et s'amenuise. C'est la fonction du secret.
pierre à penser d'une muraille factice. murs d'ombre mi écroulés. nullité redondante. herbes découpées en segments noirs. acquiescement gris d'un ciel d'eau grise au-delà de l'éboulis. issue scindée par son propre pieu dorsal. mât ou verge. barreau vertical scellé en raison duquel il y eut un ici et un là-bas. ceci en pleine face déchiffrée pour dire l'altération du jour coupé en deux.
Être ici c'est dresser une barrière à l'au-delà. Mais l'au-delà consiste en notre propre opacité. Notre condition est d'être mur et feindre de savoir.

dehors ou dans la chair les murs ne tombent jamais. les barbelés sont incorruptibles. passer à travers ça et ne jamais s'éloigner.