lundi 21 septembre 2015

La création 3


Nous serions les créateurs de la forme du réel, ceux qui violentent le secret du visible. Mais c'est en sacrifiant notre propre dévoilement, notre faculté de dévoiler étant accaparée et épuisée par le dévoilement des choses. Nous sommes la Grande Prostituée au service du monde.

dévoilement sans dévoilé. quelque chose apparaît. plaie optique à la place du monde. nous confondons le réel et sa dénudation.


Le néant sort de nous comme une douce suppuration. Chacune de nos moisissures, de la peau et de l'esprit, est une porte de sortie. Ce sont nos seules morts maniables, qui mènent à l'absolu sans en même temps l'anéantir.

tumulus de terre et de moisissure. le sol s'excrète. matière en surnombre issue de la matière. mâchefer des restes. charbon de traces le pays lapide son contenu. pas selon pas nausée géographique. sommation des plis. la jonction au vide cependant se construit.


Ruptures et déchirures du réel. Succession du temps, bord tranchant de la nuit qui entaille le bord du jour, morsure de l'aube qui dépèce la nuit vivante. Ce sont nos passes.

débris cartographique en guise d'aube. nous voyons peu. même le firmament est une douleur dans les yeux. la jouissance de voir nous rend aveugles.


L'écart entre un homme et tous les humains se mesure au nombre de pas qui mènent de cet homme à lui-même. Ce nombre est fini, et constitue l'étendue toute entière du monde que nous avons.

hiver transparent. herbe et vide. raccourci proposé à l'enfant gris de l'aube et du soir. temps porteur de pas décomptés. le nombre naissait dans cette passe et se mettait à grouiller.


À chaque fois que nous contrecarrons la fin nous procurons un surcroît de durée à l'existence en général. Jusqu'à ce que nous ne puissions plus.

accouplement de la fin et du début. les yeux toujours ouverts garderont ouvert ce nœud indénouable.


En toute défaite, même définitive, le reste doit demeurer visible. Ce reste écrit l'histoire. Car chaque vie est sa propre défaite, et elle n'est la défaite de rien d'autre.

halte dans la confusion de la décharge. observation prolongée d'un lieu vide. borne orbitale astreinte au tracé de l'enclos arasé. fondations visibles du fortin. habitacle terminal. lieu scellé. n'importe où. sacre tardif des ruines. incendies de goudrons et de déchets. foyer et origine d'un monde purifié.


Le monde prend sa forme en se heurtant à nos limites. Qu'il s'écarte de nous, qu'il nous envahisse, et il disparaîtra. L'unique fondement du monde est notre extériorité.

vent aux yeux monde larmoyant. le point du jour est une ponte invisible. parasite mangeur d'yeux le visible s'y incruste et s'empoisonne.


Le monde ne surgira pas, intact, à notre disparition. Il sera troublé par cette énorme tache noire, la mort incompréhensible. Source transitoire de l'intelligibilité du monde, nous sommes ici bas pour l'en préserver un temps.

vent noir et corrosion du temps. goudrons et oxydes sur toutes les saillies. revenir ici et posément éroder les repères. attribuer un nombre à chacune des fractures pour ne pas perturber la description posthume du pays.


Le monde se creuse et se vrille pour nous contenir et nous résorber. Mais nous portons en nous des paroles irréductibles et notre résorption est fécondante.

évidence corrosive. sacrifice de l'intrus. acide lent des images. exhibition du visage enfoncé dans la touffe d'herbe sèche. voir la terre nue et attendre la rémission.


Il n'y a de désert que d'abandon. Non pas au sens du départ, mais de l'abandon du départ. Car nous sommes tous ici et le monde peine.

mémoire close hangar de camp cerné de rues et de vide. charpente noire agencement brut des preuves. le temps dit et redit ces mêmes planches ces mêmes poutres enchevêtrées. le désert ne quittera pas ce lieu.


Ce que nous voyons est une apparition dans une apparition. Voir est une appropriation radicale du monde de l'autre. La jouissance du visible est cannibale.

repérage inexorable. regarder n'importe quoi arrache aux choses un cri déictique. la folie d'apparaître épuise le monde.


Nous ne franchissons pas l'écart qui sépare la négation de l'assertion. Mais la négation est une bête probe qui sait mourir.

cosses et bogues sèches dans le cercle du rebord de pierre. hypothèse d'un terme mitraillé. bond d'enfant pour contredire la semence de pierre brûlée. chute et chair éclatée au terme du démenti. dénégation annulée.


Défier l'indépassable, s'exposer à la limite du possible, en partager la douleur. Surgir, réel, en même temps que le réel, et peu importe dans quel état.

pierre solaire. coruscation lente. rapport de prédation entre le regard et le visible. jouissance cannibale. se retirer et laisser faire. nous sommes déjà aveugles. tout se voit.


Feindre de détruire le temps. En fait, le moudre comme un grain précaire. Pétrir le pain du présent et de tout ce qui existe.

gifle de l'éveil. rupture de taie l'espace vide fait volte face et revient mordre. membrane d'aube lacérée. lambeaux de borne aux dents. de nombreux animaux passent d'outre en outre il y a donc un lieu.


Si on voyait tout, sans bornes, sans repli, en même temps, cela nous montrerait moins que l'acte de pointer l'index et de dire "ceci".

frontière saccagée. territoire ouvert où tout s'engouffre. destruction ostensible du grand opercule palpébral. penché vers le sol rétablir le partage. trois cailloux pour figurer le lieu. trois mots pour colmater l'effraction.